Pourquoi la Crimée est-elle russe ?

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Malgré le fait que la réponse à cette question est évidemment positive pour le Kremlin aussi bien que pour la grande majorité des russes (86 % en printemps 2021), la majeure partie des Occidentaux ignore l’argumentation russe à l’appui de la réunification de la péninsule avec la Russie.

Pour les Russes la question reste simple et compliquée en même temps. C’est simple puisque la réunification a eu lieu, elle s’est passée d’une façon pacifique et elle a été ratifiée par 96,77 % des habitants de Crimée lors du référendum du 16 mars 2014.  En outre, au cours des sept dernières années on peut observer la consolidation de la Crimée et de Sébastopol en tant que membres de la Fédération Russie et leur intégration méthodique dans la communauté nationale avec des liens économiques, sociaux et culturels.

En même temps, la réponse à la question de la Crimée reste difficile, car la réunification a provoqué une forte aggravation des relations de la Fédération Russe avec l’Occident, où la plupart des gouvernements et les médias n’entendent pas d’arguments en faveur de la décision de la Péninsule de faire partie de la Russie. Et pourtant ces arguments existent. Beaucoup d’entre eux ont été exprimés de longue date et au plus haut niveau, en particulier par le président Vladimir Poutine dans le documentaire télévisé « Crimée : le retour à la Patrie », en 2015. En résumant sous sa forme la plus générale les arguments en faveur de la réunification de la Russie et de la Crimée, évidents au moment des événements historiques de 2014, on peut insister sur plusieurs points.

Tout d’abord les droits humains. En 2014, les Russes, selon les estimations les plus approximatives représentaient plus de 65 % de la population de la Crimée. Les deux autres groupes ethniques les plus nombreux étaient les Ukrainiens (moins de 15 %) et les Tatars de Crimée (13 %). Dans le même temps, la langue maternelle de 84 % des habitants de la Crimée était le russe. C’était précisément la situation de la langue qui est devenue un des points centraux de la crise. En effet, l’une des premières décisions des autorités de l’Ukraine installées après la destitution (à la suite d’un véritable coup d’État) de Viktor Fedorovytch Ianoukovytch, le 22 février 2014 a été l’abrogation de la loi sur les fondements de la politique linguistique de l’État de 2012. Il a résulté de cette abrogation prise dès le 23 février, de fortes tensions dans la société, et cette décision a provoqué la colère de la population russophone en Crimée et dans le Sud-Est de l’Ukraine contre les militants extrémistes d’Euromaïdan et les auteurs du coup d’État du 22 février 2014.

Après la réunification à la mère-patrie, les actions des autorités russes ont été conformes aux espoirs des habitants de la Crimée. Dans la Constitution de la République de Crimée, adoptée en 2014, les langues des trois plus grands groupes ethniques ― le russe, l’ukrainien et le tatar de Crimée ― sont désignées comme des langues d’État. En outre, les tatars de Crimée et d’autres minorités nationales qui ont souffert de la répression de masse pendant la période stalinienne, en particulier des déportations, ont été réhabilités par un décret présidentiel d’avril 2014. Auparavant, aucune mesure de réhabilitation n’avait été prise, soit à l’époque soviétique quand la Crimée fut concédée à l’Ukraine, en 1954, par le régime soviétique qui régnait à la fois sur la Russie et l’Ukrainesoit pendant la période où la Crimée fit partie de l’Ukraine après 1991.

Ensuite les raisons géopolitiques. Compte tenu de la prise de pouvoir par la force à Kiev, en février 2014, aux putschistes de certains régimes occidentaux, les menaces géopolitiques sont devenues évidentes pour la Russie.  À Kiev, des appels ont été lancés pour la fermeture de la base navale russe de Sébastopol et un rapprochement stratégique avec les États-Unis, l’Union européenne et l’OTAN. Pour la Russie, la perspective de la perte de la principale base de la flotte à la Mer Noire et la transformation de la Crimée (une région voisine des zones d’instabilité du Caucase) en un espace d’influence militaro-politique de l’OTAN est devenue une véritable ligne rouge. C’est sans aucun doute ce qui a influencé la décision d’entrer en Crimée, outre le soutien massif de la population.

Enfin, les points juridiques. C’est peut-être l’aspect juridique international de la réunification de la Crimée avec la Russie qui est le plus souvent critiqué en Ukraine et par certains Occidentaux. La Russie est accusée de l’annexion armée de la péninsule et de la tenue du référendum le 16 mars 2014 « sous la menace des armes ». Certes, la présence armée de la Russie pendant les événements de Crimée a eu lieu mais elle a surtout joué un rôle crucial dans la prévention des affrontements armés entre les habitants de Crimée, d’une part, et les services de sécurité ukrainiens, d’autre part. Le président Poutine a ouvertement reconnu en 2015 qu’il avait personnellement participé à la direction d’une opération militaire en Crimée au moment le plus aigu de la confrontation de Simferopol (capital de la Crimée) avec le nouveau pouvoir de Kiev. Cependant, les autorités russes ont souligné à plusieurs reprises que le point de référence de la crise de Crimée n’était pas le moment de l’entrée des troupes russes le 27 février, mais en fait le renversement du président Viktor Ianoukovitch le 21 février 2014. Ainsi, la base juridique de la solution du conflit a été détruite par les participants d’Euromaïdan (pro-occidentaux). Les autorités de la Crimée, les habitants de Crimée et la Russie ont été contraints de réagir de manière adéquate pour empêcher la confrontation civile dans la péninsule de passer à une phase incontrôlable, source de toutes les instabilités. Comme l’a noté plus tard Vladimir Poutine « la situation en Ukraine s’est déroulée de telle manière que nous avons été obligés de commencer à travailler sur le retour de la Crimée à la Russie… Avant cela, nous n’avions jamais élaboré de plans d’action en ce sens ».

Il est certain que les points énoncés ci-dessus ne sont pas les seuls qui doivent être pris en compte, pour évaluer les raisons du retour de la Crimée et de Sébastopol à la Russie. Les aspects économiques du prétendu « printemps de Crimée » de 2014 exigent une analyse comparative distincte, bien qu’il soit évident aujourd’hui que le volume des transformations économiques, des réformes des infrastructures et des investissements réalisés par la Russie en Crimée au cours des sept dernières années est plusieurs fois supérieur à tout ce qui avait été fait par les autorités ukrainiennes pendant trois décennies. Il y a aussi des considérations historiques essentielles. Quoi qu’il en soit, aujourd’hui c’est bien la Russie qui satisfait la volonté de la majorité absolue des habitants de la péninsule et qui fait son mieux pour garantir le développement libre de tous ces peuples. Sur ce point, il est souhaitable que les États occidentaux, à commencer par la France, veuillent bien en convenir et abandonnent une position purement idéologique et antirusse.

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Professeur associé du Département de politique mondiale. Faculté des relations internationales de l'Université d'État de Saint-Pétersbourg (Russie).