Nos sociétés ne peuvent plus évacuer la question spirituelle

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Peut-on encore parler d’un dialogue de confiance entre les cultes et les autorités gouvernementales sous la présidence d’Emmanuel Macron ? On peut sérieusement en douter. L’affaire de la « jauge » de trente personnes lors de la célébration des cultes a cristallisé le mécontentement des chrétiens et il est revenu finalement au Conseil d’État de rappeler à juste propos comment concilier état d’urgence sanitaire et garanties de l’État de droit. En outre, le projet de loi sur le renforcement des « principes » de la république suscite une forte incompréhension dans une partie importante de la communauté nationale et en particulier chez nos compatriotes de confession musulmane. Le « beau » principe juridique de laïcité qui devrait unir et rassembler est en train de diviser et d’opposer. La nation est plus que jamais morcelée et les tensions restent fortes. Sans revenir sur l’énumération de propositions que contient le projet de loi mentionné, on voudrait ici formuler quelques observations.

La question de ce qui fait lien social et l’assassinat du Roi le 21 janvier 1793. Comment déterminer ce socle de valeurs et de principes qui permet de faire société ensemble ? La réponse ne peut pas résider dans un universalisme abstrait construit autour d’une philosophie militante de la laïcité. La réponse est certes dans le plein respect du principe juridique de laïcité, dont Jean Rivero a parfaitement montré les vertus juridiques comme signifiant neutralité confessionnelle de l’État, mais surtout dans l’apprentissage et la connaissance de l’histoire et la culture françaises. Faisons des jeunes générations des citoyens, à la fois fiers de leur pays et ouverts au monde et à la diversité qu’il comporte. Faisons comprendre aux jeunes nous avons un projet national de conciliation et non d’exclusion. Or, aujourd’hui, beaucoup pensent que la laïcité républicaine est un canon braqué sur leur foi, et en particulier, leur foi musulmane. Les conséquences en sont non seulement internes pour la cohésion nationale, mais également internationales quand on voit les complications diplomatiques, qui sont en train de résulter de cette politique.

Plutôt que d’ajouter sans cesse de nouvelles interdictions aux libertés, relisons le bel essai de François Sureau, Sans la liberté (Gallimard, 2019), il serait temps qu’une vraie réflexion sur la citoyenneté puisse en effet être engagée. Qu’est ce qu’être un citoyen français sans renoncer à une pluri-appartenance ? On peut être un bon citoyen français, tout en pratiquant sa foi, catholique ou musulmane, et en étant fière de ses origines ou de son accent.

La crise actuelle est certes une crise économique, mais également une crise de valeurs. La pandémie a révélé chez chacun un rapport plus profond à la société, à la vie et à l’existence en général. Le politique ne peut pas ignorer ce nouvel état des choses. S’il veut restaurer et renforcer le lien social, il doit certes agir au moyen de l’économie, mais cela ne suffira pas. Nos sociétés actuelles matérialistes ne peuvent plus évacuer la question spirituelle et celle de la transcendance. 

Est-ce que nos sociétés sauront s’ouvrir à la transcendance, à la question du sens que se pose chaque homme sans remettre en cause bien évidemment le principe d’égalité devant la loi des individus, croyants ou non, et la garantie des libertés fondamentales ? Les hommes et les femmes ont besoin de sens. Or, la communauté politique n’est pas fondée à conférer ce dernier, elle est juste habilitée à en permettre l’expression légitime. Pour cela, il importe de restaurer une relation de confiance avec les grands courants spirituels et religieux de notre pays. Des initiatives, sans doute émanant de la société civile, devront être prises. L’État devra les regarder avec bienveillance et confiance et non comme une menace.

Professeur Thierry Rambaud

Directeur des études de l’OEG

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Professeur des Universités en Droit public à la Faculté de droit de l’Université Paris Descartes et à Sciences po (Paris). Chargé de cours à l’ENA (Ecole nationale d’administration) et à l’ENM (Ecole nationale de la magistrature). Expert auprès du Conseil de l’Europe (formation des hauts fonctionnaires, administration locale et libertés fondamentales). Membre associé élu de l’Académie internationale de droit comparé. Directeur des études de l'OEG.