Au cœur de la crise ukrainienne entre la Russie et les pays occidentaux se tient l’OTAN. À  terme, c’est la survie, la transformation ou la fin de l’organisation du traité de l’Atlantique Nord  qui est en jeu. Constituée à l’origine par douze États en 1949, elle est un reliquat de la guerre froide. Son objet principal consiste en un engagement de défense collective consacré par l’article 5 du traité de Washington qui dispose qu’à une attaque armée contre l’une ou plusieurs des parties survenant en Europe ou en Amérique du Nord « sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties ».

Il s’agissait selon Lord Ismay, son premier secrétaire général, « to keep the Russians out, the Americans in, and the Germans down ». En avril 1954, ce dernier s’opposa nettement à la demande formelle d’adhésion de la Russie soviétique au Traité de l’Atlantique Nord. Pour la Russie, Staline disparu, il s’agissait d’enlever à l’OTAN son caractère agressif à son égard et d’en faire un cadre vraiment défensif afin d’empêcher toute remilitarisation de l’Allemagne. La crainte obsidionale de la Russie tsariste ou soviétique l’a toujours conduite à rechercher des accords de sécurité. Mais, pour Lord Ismay la requête soviétique « is like an unrepentant burglar requesting to join the police force ». En 1952, la Grèce et la Turquie avaient déjà rejoint l’alliance. Les accords de Paris en octobre 1954, entrés en vigueur le 9 mai 1955, permettent l’adhésion de la République fédérale d’Allemagne à l’OTAN et à l’UEO. La Russie réagit par la création du Pacte de Varsovie quelques jours plus tard. Il apparut alors clairement que les États membres de l’alliance étaient décidés à préserver les principes de la démocratie libérale mais aussi, en Europe, à vivre sous la protection du parapluie militaire américain. Cela n’allait pas sans équivoque. La puissance du parti communiste dans certains États européens, Italie et France, préoccupait l’Amérique. Par ailleurs, la solidarité atlantique n’évitait pas les divergences illustrées en Indochine, lors de la crise de Suez, puis lors du refus d’associer la France aux plans de guerre nucléaire en 1958 ce qui conduit le général de Gaulle à soustraire les  forces  navales  au  commandement  allié  et  en  1966,  à  se retirer du commandement militaire intégré de l’OTAN : « amis, alliés mais non alignés ». La rivalité entre la Grèce et la Turquie, l’Ostpolitik en Allemagne révèleront aussi les ambiguïtés politiques de l’alliance.

La dissolution du pacte de Varsovie aurait dû s’accompagner de la fin de l’OTAN. À l’inverse, le changement du contexte stratégique a entraîné de profondes mutations dans l’Alliance. Ce furent d’abord une transformation militaire, la réforme des structures de commandement et la création d’une force de réaction de l’OTAN. Ensuite, l’OTAN s’ouvre largement aux États issus de la zone d’influence soviétique, à partir du sommet de Bruxelles en 1994 ; cette pratique de la « porte ouverte », de nature plus politique que militaire, soulevait la question de la place de la Russie dans la nouvelle architecture de sécurité européenne. La réponse fut modeste : sur la base de l’acte fondateur de 1997 un conseil OTAN-Russie fut créé en 2002 aux fins de consultation, de construction du consensus, de coopération voire de décision commune et d’action conjointe. Ce mécanisme a été suspendu en 2014 à la suite de la réintégration de la Crimée. Au sommet de Bucarest en 2008, malgré l’opposition de la France et de l’Allemagne, les États-Unis ont imposé le principe de l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie à l’OTAN en se félicitant de leurs aspirations euro-atlantiques ; le président Medvedev a mis en garde l’OTAN contre une décision prématurée que la Russie considère comme un geste hostile. De plus, la Constitution de l’Ukraine interdit l’établissement de bases étrangères sur son territoire.

Enfin, l’engagement de l’OTAN dans des opérations militaires offensives, dans les Balkans, singulièrement contre la Serbie qui n’avait nullement attaqué un membre de l’alliance, puis en Afghanistan, contrastait avec le concept défensif traditionnel qui faisait de l’organisation la structure prête à une confrontation massive sur le théâtre centre-européen. Parmi les alliés, certains regimbaient à participer aux opérations aventureuses en Afghanistan et en Irak, suscitant le dénigrement de Donald Rumsfeld contre la « vieille Europe ».    

Or, dès 1990, les Occidentaux avaient donné à Moscou des assurances selon lesquelles l’OTAN ne s’élargirait pas à l’Est, en particulier James Baker lors de ses entretiens avec Mikhaïl Gorbatchev et Anatoli Adamishin, vice-ministre des Affaires étrangères de l’URSS. Cela a été confirmé par le Président Poutine en 2007 à la conférence de sécurité de Munich et par MM. Primakov et Medvedev. L’OTAN voit dans cet engagement un des « mythes » entretenus par la Russie auquel l’organisation a répliqué en 2022 par une « mise au point » publique. Pourtant, elle n’a produit aucun nouveau document qui démentirait la promesse de James Baker. Dans l’ordre international, une promesse verbale est opposable à l’État qui la formule, ainsi que la Cour internationale de justice l’a jugé dans l’affaire des essais nucléaires Nouvelle Zélande et Australie/France. Dans leur déclaration conjointe du 5 février 2022, la Russie et la Chine s’opposent à un nouvel élargissement de l’OTAN et demandent à l’Alliance atlantique d’abandonner ses approches idéologiques de la guerre froide, de respecter la souveraineté, la sécurité et les intérêts des autres pays, la diversité de leurs civilisations, cultures et histoires.

Le soutien accordé par l’OTAN à l’Ukraine en 2022 par les livraisons massives d’armes et de systèmes d’armement ainsi que les sanctions prises contre la Russie peuvent apparaître disproportionnées au regard du principe d’équilibre et même du droit de la guerre. La notion de co-belligérants n’existe pas en droit international ; en revanche, l’engrenage des invectives à l’encontre de la Russie, l’emploi inconsidéré du terme de « guerre » ou les incriminations non étayées visant Président Poutine dénotent une certaine impuissance tout en attisant l’hostilité de la Russie.

L’OTAN apparaît comme l’instrument de la diplomatie des États-Unis. Elle perpétue à peu de frais leur hégémonie sur les États européens mais peut entraîner ces derniers dans des conflits qui ne touchent pas à leurs intérêts essentiels. Inversement, l’annulation brutale et sournoise par l’Australie de la commande de sous-marins français au profit de l’alliance AUKUS, l’achat systématique d’avions de combat américains par les partenaires européens de la France démontrent les limites de l’alliance et de la solidarité européenne. En outre, selon l’Agence suédoise de recherche sur la défense, les membres de l’OTAN seraient mal préparés à une attaque de grande ampleur : l’alliance serait trop lente dans ses représailles, ses forces sont trop dispersées, ses capacités militaires sont trop variées et l’entrainement commun est insuffisant. « Amis, alliés mais non alignés » disait le général de Gaulle. À la lumière de ces évolutions et du déferlement woke, on serait tenté de conclure que les États-Unis du Président Biden ne sont pas nos amis et ils ne sont même plus nos alliés.

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Professeur Agrégé des Facultés de droit. Membre de Littleton Chambers, Barristers, London Ancien Directeur exécutif de l’Université Paris-Sorbonne Abu Dhabi. Président du Conseil scientifique de l'OEG.