Parmi les manifestations de la déliquescence de l’État comme instrument au service de l’intérêt général – on ose à peine faire référence à l’intérêt national – il y a l’usage des cabinets de conseil. Ces structures de type capitalistique entendent apporter une expertise à la puissance publique, pour lui permettre de mieux mettre en œuvre ses missions.

Une Commission d’enquête du Sénat a rendu un rapport très éclairant sur ce thème le 16 mars 2022 (n°579, session ordinaire 2021-2022).Dès son introduction, on ne peut qu’être alarmé en lisant que « les travaux de la commission d’enquête révèlent un phénomène tentaculaire. Les cabinets de conseil interviennent au cœur des politiques publiques, ce qui soulève deux principales questions : notre vision de l’État et de sa souveraineté face à des cabinets privés, d’une part, et la bonne utilisation des deniers publics, d’autre part ».

Le Trésor public a été ainsi mis à contribution, a minima, nous indiquent les sénateurs, pour la somme considérable d’un milliard d’euros pour la seule année 2021. Ce sont les citoyens qui financent cette expertise privée alors même que le pays est censé disposer d’un corps d’agents publics de haut niveau. Quelle est la pertinence de ce « doublon » dans l’impôt que chaque contribuable verse ? Le travail sénatorial nous révèle ainsi que ce sont près de 4 millions d’euros qui ont été payés au cabinet McKinsey pour la mise en place de la réforme des APL.

C’est 1,2 million d’euros qu’ont reçu Accenture et McKinsey pour procéder à « l’évaluation de la stratégie nationale de santé ». N’a-t-on pas dans les facultés de médecine toutes les compétences pour cela, et à moindre coût ?

7 millions d’euros au cabinet Eurogroup :  un rapport sénatorial de 1999 (n°458) sur ce thème n’était sans doute pas suffisant, allié à l’expertise publique parvenir à cet objectif. Mais cela n’étonne guère lorsqu’on pense au démantèlement du fleuron de la médecine qu’était le Val-de-Grâce, que le monde entier nous enviait, outre qu’il constituait un élément non négligeable de notre « diplomatie médicale ».

On ne peut  aussi que rester songeur quant à l’utilité de verser 3,12 millions d’euros au cabinet Cap Gemini pour cogiter sur la « création du baromètre des résultats de l’action publique ». On croyait pourtant que les élections permettaient aux citoyens de juger l’action de l’État. Mais on comprend que face à une presse subventionnée et à un contrôle tatillon des moyens d’expression autres, il soit difficile pour le gouvernement de mesurer l’impact exact de son action…

D’un point de vue plus général, et en se détachant des considérations purement financières, l’usage croissant de cette externalisation de l’aide à la prise de décision – on veut rester optimiste en excluant que ces cabinets prennent eux-mêmes la décision en réalité – pose des problèmes de fond car la décision publique est censée être le fruit de processus qui reposent sur l’accord du peuple qui détient seul  la souveraineté.

L’influence de ces structures dont la vocation première est d’agir au service des entreprises, ce qui induit nécessairement de leur part des « réflexes comportementaux » connotés, interroge. Et cela est renforcé par le fait que ces cabinets sont majoritairement anglo-saxons ou sous contrôle anglo-saxon (McKinsey, Boston Consulting Group, Accenture, etc.), donc des États-Unis, qui ne nous veulent pas forcément du bien. Ou qui, eux, plus prosaïquement, défendent leurs intérêts. C’est donc « l’esprit d’entreprise » au service bien compris des Amériques qui est à la manœuvre avec des logiques « managériales » qui sont mises en œuvre partout et qui viennent nécessairement polluer la logique de service public. Et c’est là un point essentiel, car le travail d’analyse et de proposition de ceux qui ne sont que des instruments de la finance mondialisée sera enserré dans une approche « hors-sol ».

À savoir que l’idée même qu’il puisse y avoir des peuples et des nations, et des intérêts légitimes qu’ils doivent défendre, leur est complètement étrangère. Pour eux, n’existe qu’un grand marché mondial et des pions que l’on doit manipuler au mieux, et que l’on appelle communément consommateurs. Ces cabinets sont au service de l’idéologie économique ultra-libérale que les idiots ou les malhonnêtes entendent parer du nom de science, pour faire admettre que tout ce qu’ils proposent pour détruire les nations et nous soumettre ne relèverait en réalité que d’une approche purement objective. Notre système politique actuel, qui emprunte davantage au modèle de confusion des pouvoirs qu’à celui de leur séparation, est certes dans une certaine forme de logique lorsqu’il choisit de maintenir un « entre-soi » de confusion avec l’usage de ces « experts » privés. Mais pour notre salut et la survie de ce qui constitue notre idée de la civilisation humaine, ces fossoyeurs de la souveraineté des nations doivent être tenus hors du champ du politique, c’est à dire hors du champ de la gestion des affaires de la Cité.

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Avocat. Professeur à l'Université de Corse. Directeur des programmes de l'OEG.