La fin du mythe européiste

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La crise sanitaire, qui révèle en réalité une crise morale et politique profonde, permet d’illustrer l’absence viscérale chez nos pseudo-élites de ce que d’aucuns ont qualifié dans le passé de « décence ordinaire ». Qu’en est-il en ce qui concerne plus particulièrement « l’idée européenne » ?

Le sentiment qu’on peut avoir est celui, non contestable, d’un retour des nations, d’un retour vers ce besoin vital de souveraineté de la part des peuples européens qui entendent faire valoir leurs intérêts et points de vue. Et cela malgré la puissance de la machine technocratique et bureaucratique qui, même privée de légitimité, continue d’enserrer et de contrôler les processus décisionnels pour l’ensemble des États membres. Certains résistent, certains même sortent du conglomérat européen comme le Royaume-Uni. Ce conglomérat relève davantage de la schizophrénie que de l’organisation ou plutôt il relève d’une organisation précisément mise en place pour détricoter tout ce qui faisait unité. Tout cela qui permettait, finalement, aux différents peuples de s’unir en nations.

C’est ce processus de déconstruction des unités nationales que l’on a patiemment mis en place depuis les années cinquante, avec la fin de la deuxième guerre mondiale, par un plan précisément concocté par ceux acquis aux idées supranationales et mondialistes. Il s’agit d’une feuille de route très construite et d’une grande cohérence. Ainsi ont été approuvés les traités institutifs présentés aux peuples comme des outils permettant de pallier les risques de nouveaux conflits.  C’était l’alibi mis en avant pour faire avaliser ce qui consistait en réalité dans des transferts importants de souveraineté. Puis, une fois que cela a été fait, on a mis en place des structures décentrées de production normative ― privées de légitimité ― qui sont venues modifier le droit des États membres sur le fondement du principe d’effet direct allié à celui d’effet utile de la moindre virgule ou de la moindre notule du traité et du droit qui en découle. Tout cela dans le but de limiter la liberté des États membres et de chasser toute parcelle de souveraineté qui pourrait encore demeurer dans les différents droits nationaux.

On ne peut que souligner également le rôle d’une structure très efficace de type bureaucratique, la Commission, qui détient le véritable pouvoir décisionnel. Le prétendu parlement européen ne dispose que d’un pouvoir minuscule, en rien comparable avec ceux qui étaient détenus jadis par les parlements nationaux. D’ailleurs aujourd’hui la liberté de manœuvre des parlements nationaux est très réduite. Leurs domaines d’actions sont très encadrés dans la mesure des transferts (à titre exclusif) de souveraineté au profit de l’Union européenne ― qui les prive de toute capacité de décision indépendante ― et du principe de supériorité du droit européen sur les différents droits nationaux. Aussi, dans les domaines de compétences ainsi transférés, les parlements nationaux se trouvent réduits à un rôle de simple chambre d’enregistrement.

Ce système global est complété par l’intervention de la Cour de justice de l’Union européenne, qui vient parachever l’édifice. Cette juridiction supranationale a fait, de surcroît, preuve d’un véritable activisme juridique en interprétant a maxima l’ensemble des dispositions du traité, mises en musique par ce qu’il est convenu d’appeler le droit dérivé, le tout qui vient asseoir toujours plus la domination de ce droit externe sur les différents droits nationaux.

La « philosophie générale » mise en œuvre consiste à soumettre tout aux lois du marché pour que les décisions concernant les vies des citoyens soient, partout, prises, non pas en fonction de l’intérêt général, mais en fonction des intérêts économiques des oligopoles transnationaux que l’ensemble du système ne contribue qu’à renforcer.

Ainsi se poursuit le vaste mouvement, concerté, de destructions des identités nationales et de nos libertés. Mais aujourd’hui, on note que des grains de sable, de plus en plus nombreux, viennent perturber la machine à dissoudre. D’importants mouvements de questionnement naissent un peu partout. Certains même, transgressant le tabou absolu, ont quitté le navire, comme l’a fait le Royaume-Uni auquel on avait pourtant prédit le chaos s’il pointait le bout du museau de la sécession.

Or, jusqu’à ce jour, aucune des catastrophes qui nous étaient annoncées pour ce pays n’est encore advenue, bien au contraire ! De nombreux accords de coopération ont été passés par ce royaume, qui a plus d’un tour dans son sac, son histoire nous l’a démontré. La City de Londres ne se trouve pas diminuée en quoi que ce soit, avec des flux financiers toujours importants avec le reste du monde qui lui font conserver son rang de place financière de premier ordre.

Il est donc possible de sortir de l’ensemble européen sans grands dommages, la preuve éclatante en est donnée. Cela explique sans doute l’intense propagande alarmiste qui a été mise en œuvre, avant le Brexit, à l’intention des opinions européennes et britanniques pour tenter d’éviter son avènement. Il s’agissait d’effrayer les gogos.

On constate également qu’émergent dans des pays membres des voix nombreuses pour contester ce centralisme bureaucratique européen. On voit ainsi des pays de l’ancienne Europe de l’Est (la Hongrie, la Pologne, d’autres encore) mettre en œuvre, dans un certain nombre de domaines, les politiques qui leur semblent les plus adaptées à la défense de leurs intérêts nationaux. Cela n’est que légitime précisément parce qu’il n’existe pas d’intérêt européen, parce qu’il n’y a pas de nation européenne, quoi que puissent en dire les tenants du rêve mondialiste. Certains États se sont donc opposés aux politiques de libres frontières (qui cachent en réalité un rejet profond de tout ce qui pourrait faire obstacle à libre circulation « marchandisée ») pour pouvoir gérer les flux migratoires qui constituent une vraie question d’État.

Il est donc légitime pour les États ― qui n’ont d’ailleurs à se draper dans aucune repentance ― de prendre les mesures qu’ils estiment convenables pour protéger leurs frontières et leur intégrité territoriale, parce qu’ils ont le sentiment que leur façon d’être au monde peut être mise en cause s’ils n’agissent pas. Bien évidemment, cela suscite les cris d’effroi des bien-pensants qui, au nom des droits de l’Homme, viennent qualifier de barbares ceux qui osent ne pas partager leurs idéaux mondialistes et libre-échangistes, qui ne sont que le cache-sexe de leur volonté de tout soumettre à la loi d’airain du marché.

On le voit, cette Europe que l’on nous a présentée comme le Graal se révèle être en réalité un bateau ivre, arc-bouté sur ses dogmes délétères dont la crise dite sanitaire que nous traversons n’a pas fini de montrer la faillite. On a pu ainsi constater à cette occasion que de nombreux d’États ont recouru, avec efficacité, aux bonnes vieilles méthodes, c’est-à-dire se considérer comme des entités souveraines auxquelles il appartient de déterminer ce qui est conforme à l’intérêt de leur peuple, dans le cadre de leur espace territorial. Il est ainsi apparu que l’espace national pouvait être le lieu pertinent pour la mise en place de mesures idoines pour protéger la santé des citoyens.

Même si l’objet de notre propos n’est pas d’analyser en détail les politiques de santé publique menées dans les différents États membres, on ne peut que constater que les tenants d’un européanisme échevelé, qui sont venus nous dire que l’Europe allait nous sauver, ont dû faire retraite en rase campagne tant a été illustrée l’incapacité de la technocratie bruxelloise d’agir utilement.

Tout cela démontre parfaitement que ― parce qu’ils sont en phase avec la réalité politique ― les États-nations sont les seuls à permettre de faire face lorsque de graves dangers menacent les peuples.

Article issu du bulletin OEG 73

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Avocat. Professeur à l'Université de Corse. Directeur des programmes de l'OEG.