La condition de la femme musulmane, entre le texte et la pratique

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En ces périodes où le sens commun est ébranlé par des ersatz de pensée, l’ouvrage de Zeina el TibiLa condition de la femme musulmane, entre le texte et la pratique (à paraître aux Éditions du Cerf) ― est salutaire, tant il vient nous donner les éléments d’analyse et de compréhension d’un monde dont on veut nous empêcher de percevoir la réalité. Le thème de la condition de la femme est sensible, celui de la « femme musulmane » ne peut que l’être davantage.

Notre époque est marquée, partout, par une confusion des esprits qui conduit à des affirmations simplistes et sans fondement, notamment en ce qui concerne l’islam et la vision qu’il aurait de la place de la femme dans la société. Face à cette situation, l’auteur pose clairement les termes du débat en nous indiquant que « la femme étant disculpée de toute responsabilité du péché originel, le Coran affirme également que les hommes et les femmes sont de même nature spirituelle et humaine ».

Zeina el Tibi constate également que « les droits de la femme sont nettement proclamés par la Révélation coranique et l’enseignement du Prophète Mohammed ». Sur cette base indiscutable, il sera alors vain de rechercher dans les textes un quelconque fondement à la soumission des femmes ou à leur assujettissement à un statut d’infériorité. Les pratiques auxquelles on a pu assister, et qui sont toujours parfois présentes malheureusement, reposent sur des coutumes et des interprétations erronées au service de causes obscurantistes ― à visées politiques souvent ― visant à soumettre les femmes, ce qui d’ailleurs n’est pas le propre des pays musulmans, contrairement à ce que l’on veut nous faire croire.

Comme le souligne fort justement l’auteur, « Germaine Tillon a pu démontrer que la réduction de la condition des femmes a pu être constatée aussi bien dans les pays chrétiens que musulmans du pourtour de la Méditerranée. Il est incontestable que la question ne peut être réduite à une seule religion et que le problème ne se pose pas exclusivement dans les pays du sud de la Méditerranée ou le monde arabe, comme trop souvent nous sommes habitués à l’entendre, mais aussi au sein de la société européenne ».

Le vrai débat, ainsi que le pose utilement et pertinemment Zeina el Tibi, est celui qui se déroule entre les promoteurs d’une vision intégriste, fondée sur une récitation mécanique des textes, sans aucun effort de compréhension et hors de tout contexte, et ceux qui en révèlent la teneur, telle qu’elle doit être comprise, par les hommes et les femmes d’aujourd’hui, fidèles en cela au verset coranique qui indique : « Nous avons rendu le Coran facile pour la méditation. Y a-t-il quelqu’un pour réfléchir ? » (LIV, 17).

C’est bien la réflexion qui est essentielle, et ce qui doit prévaloir c’est l’esprit des textes, hors de toute quête d’une « pureté » par essence inhumaine. Ceux qui se fondent ainsi sur le texte et les enseignements qui s’en sont suivis, pour prétendre justifier une quelconque soumission de la femme, les trahissent dans le souci de faire prospérer leurs théories approximatives étrangères au Coran.

L’auteur met ainsi en évidence le fait que l’islam n’est pas une religion qui prône la soumission, et élargit sa réflexion en soulignant qu’il est gravement erroné d’opposer religion et libertés, qui ne sont en rien antinomiques, si on se livre à une analyse juste des textes et de la pensée qui en découle. 

Rendant hommage aux réformistes, par lesquels elle inscrit le Roi Mohammed VI du Maroc, Zeina el Tibi insiste, à juste titre, sur le fait que l’islam porte en lui la démarche d’adaptation constante qui fait des croyants des hommes et des femmes ancrés dans le Siècle, leur Siècle, et non des êtres désincarnés, sans âme et sans capacité de réflexion :

« Dès lors, il ne suffit pas de se limiter au rappel, sans doute indispensable, des principes issus des textes supérieurs et d’une doctrine classique claire mais aujourd’hui largement ignorée par une majorité des croyants. Il faut encore exposer clairement quelles sont les dérives et leurs causes, et comment les réformistes les ont combattues. Il est temps, d’une part, de rejeter vigoureusement des idéologies extrémistes qui ne sont là que pour tenter de justifier des projets politiques et, d’autre part, de rompre avec un conformisme, une ignorance ou une paresse qui se sont opposés à l’effort d’adaptation, cet ijtihâd qui est préconisé par l’Islam lui-même puisqu’il est la condition de son dynamisme et de sa capacité à répondre aux défis qui se posent à toutes les époques. »

Dans une langue accessible, mais qui ne cède jamais à la facilité, l’auteur, docteur en droit public, nous donne un corpus essentiel, alliant son expérience de journaliste à la rigueur de l’analyse du chercheur, loin des discours convenus habituels hors de toute réalité.

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Avocat. Professeur à l'Université de Corse. Directeur des programmes de l'OEG.