Biden aspire à diriger le monde

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Pour donner la tonalité générale du déplacement en Europe de son président (lequel a rencontré tous ceux qui comptent sauf Macron qui ne compte pas), les États-Unis ont fait savoir que « l’Amérique était de retour ». On n’avait pas eu pourtant le sentiment que le pays ait disparu de la surface du globe à la suite de quelque mouvement tellurique dévastateur ! Plus sérieusement, il faut comprendre que c’est une vision du monde qui est de retour, celle de l’hégémonie d’un seul et de la négation de la souveraineté des nations qui ne deviennent que des pantins désarticulés qui vont où leur maître leur commande. On ne peut que déplorer que tous, à savoir pourtant des États (censément souverains), soient allés à la soupe pour recueillir l’onction quasi divine et renouveler leur acte d’allégeance.

Avec ce retour des États-Unis, c’est surtout celui d’un monde de domination d’un seul sous les faux habits de la liberté. L’Amérique est de retour signifie tout uniment que les États-Unis aspirent à diriger le monde, mais il s’agit maintenant d’une domination soft, selon les principes de l’ultralibéralisme. Bien sûr, nos « élites » ont applaudi et la presse de connivence unanime a crié au miracle du retour d’un monde enfin en ordre.

L’ultralibéralisme considéré comme le bien

Il s’agit bien en effet d’une remise en ordre avec un calendrier bien organisé et significatif. Un sommet du G7, le 9 juin, où l’on est venu mettre en place les mesures nécessaires pour renforcer le libre-échangisme au service des seules puissances d’argent. Tous étaient là pour boire la parole sacrée, qui a consisté à faire la déclaration commune d’une confiance dans un libre-échange régulé par des instances multilatérales. Il a été choisi de mettre en œuvre ce processus dans le cadre de l’OMC que l’on a décidé, ainsi et aussi, de moderniser. Le vent de l’ultralibéralisme va de nouveau souffler (si tant est qu’il se soit un jour arrêté), avec bien évidemment un « angle d’attaque » sur la liberté des échanges commerciaux.

Cela signifie très clairement que les États ne pourront pas opposer leur intérêt national pour faire obstacle au mouvement débridé des échanges, considéré comme le bien absolu. Sera ainsi mise en avant, en tant que de besoin, la clause de la nation la plus favorisée, à savoir en substance qu’on doit appliquer à tous le traitement le plus favorable qu’on aurait décidé d’appliquer à un seul, alors même que cette application ciblée se justifiait précisément par des raisons tirées de l’intérêt national. Tout cela à un nom : la perte de la souveraineté des États. Un des accords intervenus lors de ce G7 sous, bien évidemment, l’amicale sollicitation du Président Biden, a été de relancer le TAFTA (TransAtlantic Free Trade Agreement), enterré par Donald Trump, pour constituer un dispositif visant à parvenir aux mêmes objectifs par la mise en place d’une structure nommée TTC (Trade and Technology Council). Les buts poursuivis sont toujours ceux de renforcer le commerce et l’investissement sans barrières et obstacles tirés des intérêts nationaux. Et cela se situe dans la pure logique mortifère pour les nations et leurs peuples, à savoir qu’il n’y aurait plus qu’un seul monde, celui des « démocraties » dans lesquelles sont promues les valeurs de sociétés « ouvertes » dans le système international. Mais, ce qui change, c’est la méthode. En effet, face au réveil des peuples et des nations, et à des opinions publiques qui commencent à trouver saumâtre le breuvage que l’on veut leur faire ingurgiter sous prétexte d’assurer leur bonheur, on a choisi d’agir de façon moins visible ou voyante.

Ce sont donc des petits groupes de négociateurs qui, domaines par domaines, vont œuvrer à l’abri des regards pour déterminer les conditions d’affermissement de la fluidité, toujours plus forte, des mouvements commerciaux. Et cela également, et bien évidemment, dans le domaine de la coopération technologique, pour que nos vies soient de plus en plus enserrées dans la camisole qui ne dit pas son nom des algorithmes et autres éléments de « l’intelligence artificielle ».

On le voit, la démarche de domination se poursuit, avec l’accord de ceux qui sont censés nous défendre et qui, au contraire, vont se soumettre pour nous soumettre. La France ne s’est d’ailleurs pas illustrée par une grande résistance face à ces actions d’affermissement de l’hégémonie américaine.

Le travail se poursuit aussi dans les domaines qui caractérisent sans discussion la souveraineté des États, à savoir la défense. Alors que la France a quitté en 1966 le commandement intégré de l’OTAN, nous voilà revenus des décennies en arrière ― même si le processus a débuté sous d’autres mandats ― avec un renforcement du champ d’intervention de l’OTAN, auquel nous adhérons. Le sommet de l’organisation qui s’est tenu le 14 juin a approuvé, sous le sigle « OTAN 2030 », l’agenda transatlantique pour les prochaines années. A savoir moderniser la structure de force de l’OTAN pour l’adapter aux nouveaux enjeux, en affirmant clairement, on n’en doutait d’ailleurs pas, que l’action de l’organisation s’inscrivait aussi dans un cadre politique.

La soumission continue, et l’on voit d’ailleurs de plus en plus d’États se mettre aux normes et autres standards techniques de l’organisation, ce qui a pour effet d’imposer une « mise en conformité ou en compatibilité » des matériels d’armement et de défense nationaux. Il s’agit tout simplement d’abandonner toute prétention à l’indépendance technologique ― garante de l’indépendance ― puisque nos armements et matériels devront pouvoir interagir avec ceux de l’ensemble des membres de l’alliance. Dès lors quoi de plus simple que d’abandonner toute recherche et tout processus d’innovation pour profiter de la facilité de ce qui est mis à notre disposition et qui a été déjà pensé et conçu. En oubliant, ou en voulant oublier, que celui qui conçoit contrôle…

C’est une vision globale du prêt à porter qui est mise en place, après le prêt à porter idéologique, on a le prêt à porter technologique, et la boucle est bouclée pour notre asservissement complet. En outre, les États-Unis veulent entraîner l’Europe dans le bras de fer qui les oppose à la Chine, et qu’ils veulent intensifier. Mais ce qui est de l’intérêt des États-Unis est-il de l’intérêt de tous et notamment de la France ? Dans le jeu de relations internationales, les intérêts des uns et des autres fluctuent naturellement et un État ne doit pas pouvoir voir sa politique étrangère dictée par d’autres.

C’est faire preuve d’une réflexion à très courte vue que d’accepter de s’enfoncer toujours plus dans le mirage de ces « solutions » de coopération, qui ne sont que des entreprises d’attaques contre la souveraineté des États. L’assentiment donné à de tels processus contribue à la destruction de nos identités nationales, ainsi qu’à celle de nos identités singulières de sujets libres et pensants. Voilà ce qui est de retour en réalité : le retour des forces de destruction et de colonisation toujours plus fortes des esprits et des nations.

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Avocat. Professeur à l'Université de Corse. Directeur des programmes de l'OEG.